Au 10e jour de mer, le maxi-trimaran vert de Franck Cammas et de ses neuf équipiers descend le long de la bordure de l’anticyclone de Sainte-Hélène. À vive allure, mais en continuant de se rallonger la route. Impossible d’envisager tout de suite de mettre le clignotant à gauche vers le cap de Bonne Espérance, tant les couloirs de vent observés restent aléatoires et menacent de se refermer au nez des étraves de Groupama 3. Le skipper, contacté par téléphone, évoque pour ouest-france.fr les difficultés du moment qui se conjuguent au plaisir de la glisse pure.
Franck, avez-vous pu, enfin, opérer une petite inflexion de trajectoire pour rallier plus vite Bonne Espérance ?
On avait pu, mais on a dû empanner à nouveau, on part un peu vers le sud-ouest. On essaie surtout de gagner dans le sud en ce moment, avec un vent de nord. C’est dû à un front qui est dans notre sud, mais ce vent de nord va disparaître, et il y aura à nouveau une transition. L’affaire, de ce point de vue-là, n’est pas finie. Mais on avance comme on l’avait prévu sur le routage. Pas de mauvaise surprise, donc, même si on perd des milles par rapport à Orange 2 (le maxi-catamaran avec lequel Bruno Peyron et son équipage avaient battu le Trophée Jules-Verne en 2005, NDLR) et qu’on va continuer à en perdre. Par rapport à nos prévisions, on avance plutôt pas mal. Maintenant, on dressera plus le bilan quand on sera à Cape Town. De toute façon, cette fenêtre météo prise sera moins belle que celle qu’on avait en novembre dernier. Elle n’est pas géniale, on en est conscients, et on essaie de perdre le moins possible avant d’attaquer le sud, car la route est encore longue.
Malgré tout, vous avez toujours réussi à faufiler votre bateau dans le chas de l’aiguille, tel que vous l’aviez perçu !
Pour l’instant, c’est vrai qu’on a réussi à passer dans les petits trous comme on le souhaitait, sans jamais être complètement bloqués ou arrêtés. Malgré cette fenêtre météo délicate et aléatoire, on s’en est plutôt bien sortis, voire un peu mieux que ce à quoi on s’attendait. Il reste encore une bonne barrière que l’on doit franchir dans la nuit de mercredi à jeudi, et après, ça sera plus l’autoroute. On a encore un gros morceau de pièges à traverser. C’est l’anticyclone de Sainte-Hélène qui, parfois, est traversé par des couloirs de vent, mais il se reconstitue dans le sud. Ce qu’il faut, c’est de ne pas être coincé entre deux hautes pressions qui se reconstituent, car entre les deux il n’y a plus de vent du tout. Parfois, il y a des passages au milieu de cet anticyclone, et ils se referment. On ne peut donc emprunter un passage que si on est sûrs d’en ressortir. Ne pas tomber dans un entonnoir qui se bouche complètement. Mais, à un moment ou à un autre, on va être obligés de prendre un risque.
À entendre le bruit de fond, derrière vous, le bateau a l’air de parfaitement glisser, les sensations doivent être sympas !
Depuis ce matin, c’est très bien. On dirait que l’on se retrouve dans les alizés de l’hémisphère nord. La mer est plate, ce sont vraiment de super-conditions, mais il fait encore presque trop chaud. On est ici en été et, même à 25°-27° sud, où on est, l’eau est encore au-dessus de 25 degrés. Le vent est chaud dans le sud de Rio, il vient des tropiques. On consomme pas mal d'eau en ce moment, entre 50 et 60 litres par jour ! On profite aussi de la température de l'eau de mer pour prendre des douches et on peut même se rincer. Il n'y a pas un embrun sur le pont, mais dans quelques jours, nous allons enchaîner les semaines dans le Grand Sud : on ne pourra plus se déshabiller... Ça reste idéal pour faire de la voile, et on en profite car je pense que ce sont nos dernières belles journées avant de rencontrer des zones plus délicates.
Groupama devient un peu un tapis volant ?
Avec les foils, ces bateaux-là se sustentent avec la vitesse. Il y a beaucoup moins de volume dans l’eau, et on effleure la surface, en essayant de la marquer le moins possible. Et comme la mer est plate, ça nous permet de rester longtemps dans cet état-là sans être bloqués par une vague. C’est de la bonne glisse, en douceur, tout en étant rapides, à plus de 25 nœuds. Ce sont donc de très belles sensations, et les milles défilent.
Parfait pour l’équipage, avant de se confronter à un environnement plus hostile…
Oui, et l’ambiance n’a pas vraiment changé depuis le départ. C’est sûr que là, on se marre bien, et on sait bien aussi qu’on ne va pas tarder à entrer dans une partie plus stressante du parcours, dans le sud… Même si là on est très loin des conditions que l’on va y rencontrer, on s’y prépare. Pour ce qui est de l’ambiance, on est entre gens qui se connaissent bien, qui sont copains, et qui font ce qu’ils aiment. C’est-à-dire de la voile sur un multicoque qui va vite. En ce moment, tout baigne, et chacun tient son rôle au mieux. Mais comme il n’y a pas énormément de manœuvres, on a du temps de repos pendant lequel on peut se raconter nos histoires. Qu’évidemment on ne vous fera pas partager.
Les barreurs se tirent-ils un peu la bourre, se lancent-ils de petits défis, entre eux ?
Non, parce que là, c’est trop facile. C’est tout droit, la mer est plate, et il n’y a presque rien à faire. Juste suivre un peu les risées… On a 15 nœuds de vent, on avance en permanence entre 25 et 30 nœuds. Il n’y a pas vraiment de jeu à la barre. C’est à partir de 30 nœuds que la conduite devient plus fine. Il y aura plus de jeu quand il y aura de la mer. Et là, ce ne sera pas forcément la vitesse maximale qui comptera le plus, mais la régularité : faire avancer le bateau sans le faire forcer, rester régulier, en sécurité, safe tout en allant vite. C’est toujours le compromis qu’on aimerait avoir.
Sur une mer aussi calme qu’en ce moment, voyez-vous un peu de faune ?
Non. Juste quelques poissons volants, un peu plus gros que ceux que l’on voit d’habitude, mais on est trop hauts sur l’eau pour qu’ils arrivent sur le filet du bateau, contrairement à ce qui se produit en multi 60 pieds où il y en avait vraiment beaucoup. Là, ils tapent dans la coque et c’est tout. Donc, on n’a pas eu l’occasion d’en déguster avec du citron… Mais ça pourrait venir !
Recueilli par Olivier CLERC.
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